Passage Brulon

Bernard Sobel

Pour un nouveau départ, un nouveau lieu

Je viens de quitter la direction du Centre Dramatique National de Gennevilliers, et je suis heureux que ce soit Pascal Rambert qui prenne ma succession.

Je tiens ce départ pour une chance qui m’est offerte d’aller plus loin, d’une autre manière.
Oui, il s’agit d’un départ, mais aussi d’un nouveau départ dans la poursuite de ma tâche. Les énergies et les préoccupations qui, tout au long de ces années, ont nourri mon travail à Gennevilliers, il me faut maintenant les canaliser autrement, sans perdre pour autant le sens des responsabilités qu’implique cette nouvelle orientation. Elle dépendra dans l’immédiat largement, elle aussi, de financements publics.  Le Ministre m’a d’ores et déjà assuré de son désir de me voir continuer à jouer le rôle qu’avec mes divers collaborateurs j’ai tenu jusqu’à aujourd’hui sur les plans national et international dans le domaine du théâtre. La direction de la Musique, de la Danse, du Théâtre et des Spectacles a [...] exprimé en outre le souhait que soient trouvés les moyens de continuer la publication de Théâtre/Public (…)

 A mes yeux, la pratique théâtrale, c’est d’abord un lieu auquel il s’agit de donner un visage, un lieu bien spécifique où, en ces temps d’interrogations multiples, le public puisse savoir qu’il trouvera non pas des réponses mais des occasions de se poser des questions. Je ne saurais mieux dire que Diderot dans De la poésie dramatique : « Ô poètes dramatiques, l’applaudissement vrai que vous devez vous proposer d’obtenir, ce n’est pas ce battement de mains qui se fait entendre subitement après un vers éclatant, mais ce soupir profond qui part de l’âme après la contrainte d’un long silence, et qui la soulage. Il est une impression plus violente encore et que vous concevrez, si vous êtes nés pour votre art, et si vous en pressentez toute la magie : c’est de mettre un peuple comme à la gêne. Alors que les esprits seront troublés, incertains, flottants, éperdus et vos spectateurs tels que ceux qui, dans les tremblements d’une partie du globe, voient les murs de leurs maisons vaciller et sentent la terre se dérober sous leurs pieds. »

La recherche et l’élaboration du « questionnement » exigent réflexion, patience et temps.
D’où  le projet de créer une sorte de laboratoire, un foyer  d’écriture, de mise en scène, de jeu où pourraient se chercher, au départ sur une période de deux ans, les moyens de répondre aux injonctions, plus que jamais actuelles, de Diderot. Il faut donc d’abord  trouver les murs dans lesquels le situer.
Ces murs existent au 5 passage Brulon à Paris dans le 12ème arrondissement. L’éventuelle utilisation par quelqu’un comme moi, avec les intentions qui sont les miennes, pourrait rencontrer les intérêts de la municipalité (…)

Mais le but essentiel vers lequel nous tendrons tous nos efforts – si le projet que nous proposons coïncide avec les préoccupations de la Mairie de Paris et si le lieu le permet – serait avant tout de lui donner un visage. Un visage, cela veut dire refuser la politique capricieuse du coup par coup, donc travailler autour de thématiques, d’auteurs, à partir et autour desquels pourront naître et se greffer des ateliers de recherche en liaison avec la revue Théâtre/Public et les sections théâtrales des universités et les classes d’option théâtre – l’école nationale d’acteurs Ernst Buch à Berlin est d’ores et déjà intéressée. Cela veut dire aussi, de Paris à Berlin, et de New York à Milan, travailler avec quelques grandes figures du théâtre international, tel Richard Foreman, Bob Wilson, Lee Breuer, Luca Ranconi, avec lesquelles nous partageons les mêmes soucis de recherche et de pédagogie.

Bernard Sobel, mai 2007

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